Faire voir que la répétition n'épuise pas le dialogue entre l'oeil et ce qu'il voit et tente d'unifier. Car depuis toujours, la relation entre l'un et le multiple reste une énigme.
Connaissez-vous cette fleur ?
Vestige d’une époque boréale depuis longtemps disparue, on ne la voit peut-être que cinq ou six fois durant toute une vie.
Très rare, je ne l’avais vue que dans quelques régions de l’Ardenne et en Allemagne de l’Est, à la frontière de la République Tchèque... généralement dans des tourbières qui sont des conservatoires.
Je ne pensais pas à cette primulacée lorsque j’entrepris récemment une marche dans la grande forêt de l’Hertogenwald qui jouxte le massif des Hautes Fagnes.
Forêt sauvage, vaste, sans balise sur le chemin qui, je le pensais, devait me mener en lisière donnant sur la fagne. Chemin bordé d’épicéas mais aussi de feuillus.
Absence de toute rencontre, de toute attente, un ailleurs absolu.
Et soudain sur le remblai dominant une flaque d’eau noire qui occupait toute la largeur du chemin, des petites taches blanches éparpillées. Je les reconnus tout de suite.
La trientale d’Europe.
Dans la forêt, non dans la tourbière comme je les avais vues jusqu’à présent.
Il me parut essentiel de pouvoir restituer cette intrusion de l’inattendu.
Je m’appliquai à prendre quelques photos individuelles et de groupe.
L’effet de surprise que provoquait cette petite fleur aurait été le même si j’avais rencontré un bison d’Europe. L’environnement de l’Hertogenwald, pouvait être celui de la forêt de Bielowieza en Pologne. Mais peut-on comparer l’incomparable ? De toute façon l’impression ressentie aurait été la même et elle m’importait autant que l’objet. C’était l’inattendu en tant que tel, comme le résultat d’une création artistique. D’une plantule aussi modeste émanait une forte présence. Et celle-ci évoquait la vie dans toute son évolution.
Simplicité absolue de la Trientale. On ne peut rien lui enlever. Elle est comme une ébauche de ce qui deviendra le règne des primulacées, le trait sur papier du dessinateur qui ensuite deviendra l’œuvre à l’huile sur toile.
La trientale reste une trace, un écho, un signe d’un temps passé et d’une vie continuée sous d’autres formes. Le souvenir aussi d’autres randonnées, lointaines maintenant dans le temps.
Je n’arrivai jamais à la lisière visée. Le temps était compté, la forêt difficile. Je revins sur mes pas, sans frustration, avec le sentiment que j’avais découvert en chemin le but de cette marche, qui n’était pas cette lisière, mais le chemin lui-même avec ses aléas.